Domaines d’incertitude

les premières images datent de longtemps…

… la première fois que trois d’entre-elles ont été exposées j’avais titré cela « Stalker’s zone ». Habité alors, et cela continue, par ce personnage de Tarkovski, j’avais pensé en encadrant ces photos, que ces zones infimes de netteté ressemblaient aux espaces dont le Stalker teste la sécurité, en projetant loin devant lui un caillou (ou un boulon) auquel est lié un ruban blanc…

… le titre a changé, l’esprit assez peu…

 

Poétique de l’Incertitude
Photographies de Noël Podevigne

Un principe d’extrême précision organise la série de paysages que Noël Podevigne a intitulée Domaines d’incertitude. Dans chacune de ces photographies, en effet, une zone infime de netteté isole de l’arrière-plan champêtre devenu trouble un détail qui acquiert pour lui seul une lisibilité parfaite. Cet effet, qui semble relever d’un choix technique par un savant calcul de profondeur de champ, s’avère dans la série un choix poétique et plus particulièrement un mode d’écriture dédié au parti pris des choses. Dans des cadrages où les valeurs de gris étalent la gamme la plus large, la netteté s’éprend d’un seul détail et, condensant sur lui la lumière, engendre un microcosme : sur un chemin forestier, la forme polie d’un galet laisse paraître ses minuscules cratères, ses veines, ses fendillements comme sur une cartographie lunaire. Dans des futaies ou des prairies, d’autres détails retiennent à leur tour toute l’attention : des éteules ébouriffées, quelques épis, des feuillages, des lambeaux d’écorce de bouleaux, un bourgeon se détachent de leur environnement que leur présence affirmée semble mettre entre parenthèses. Pour ces images dont la tonalité apporte une version plastique de la chanson grise de Verlaine, où l’indécis au précis se joint, on pouvait s’attendre à ce que leur auteur évoquât des « zones » d’incertitude plutôt que des « domaines ». Mais l’idée de propriété qui s’attache à ce dernier terme était plus propre à désigner un lieu élu par le photographe comme un endroit vaste où la forme à voir est hébergée dans un champ restreint de lisibilité.
Ces lieux photographiés par Noël Podevigne ne portent pas de noms puisque le propos de l’image n’est pas de les faire reconnaître mais de les utiliser comme une toile de fond relevant assurément du paysage, alors même que le réglage photographique les réduit à un ensemble de taches qu’on dirait aquarellées ou fusinées. L’incertitude qui plane dans toute la série tient au fait que ces étendues photographiées semblent affiliées à la tradition du paysage d’une manière très secondaire. Ce qui est vu en premier lieu dans ces images se situe dans une dimension qui n’existe pas dans notre expérience habituelle -du voir, mais qui provient d’une accommodation visuelle propre à la mise au point photographique. Ainsi, une flaque d’eau, petite mare minuscule saisissante de netteté, scintille comme un miroir neuf où ne se réfléchit pourtant que le flou ambiant de la nature qui l’environne. Noël Podevigne use de ses optiques photographiques pour se jouer de l’optique oculaire. Ce jeu d’optique, par un effet de mise au point, bouleverse l’échelle des plans. Trois ou quatre fleurs de pissenlit acquièrent ainsi plus de présence que l’immense champ herbeux d’où elles émergent ou que l’arbre gigantesque dont les branches se fondent dans les nuages. Cette série subvertit la notion commune du paysage en déplaçant le centre d’attraction des images de la vue d’ensemble vers un élément composant qui, dans une mise au point élargie, n’eût pas même été remarqué. Mais paradoxalement, le paysage n’est pas à son désavantage dans la version floue, vaporeuse ou brouillassée que lui impose la profondeur de champ. Il en devient même plus remarquable encore puisqu’il semble renaître dans le fondu des gris à la manière d’un repentir, d’un souvenir ou d’un rêve.

Par cette variation du net au flou, Noël Podevigne élabore dans les Domaines d’incertitude une poétique de la lumière qui oscille entre deux attitudes, entre deux regards. Chaque photographie y expose une double vue, l’une vague pour la beauté bien connue du monde, l’autre précise pour la beauté des choses sans importance.

Robert PUJADE
Maître de Conférences en Esthétique
Historien de la Photographie
Aix Marseille Université

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© Noël Podevigne – 2016